Notre ami Pierre G., directeur de revue légère mais pas polissonne, a été l’objet d’une « rencontre ». Par chance, son autoradio, d’un
modèle obsolète, a enregistré ce curieux échange sur une vieille cassette de Frankie Vincent. En voici la teneur. Message des dieux ? Cryptogramme alien ? Baragouin satisfait ? La
ligue Deu, refusant tout dogmatisme, se garde bien de répondre…
C’était après une Convention française de Science-fiction 2009. J’étais en voiture, je roulais de nuit, quand tout à coup mes phares isolent une
silhouette sur le bord de la route. C’est quelqu’un que je connais ou un autostoppeur, peu importe. Celui que j’appellerai le « Chemineur étoilé » grimpe et nous traçons sur le mince
ruban d’asphalte.
*** Début de l’enregistrement***
« Pierre G : vous allez où ?
Chemineur étoilé : la vie est comme une autoroute, l’important est de trouver sa voie.
P.G. : Sûr, encore que je suis agacé par les glissements de la sémantique.
C.E. : Ça glisse, en effet. Il a plu. Regarde devant toi.
P.G. : Ce n’est donc pas qu’une formule ?
C.E. : Non, la science-fiction est un langage.
P : Oh putain ! »
*** Pause ***
Le Chemineur étoilé a posé sa main sur ma cuisse.
*** Reprise ***
« C.E. : Désolé. Rien de personnel.
P.G. : Pas grave. Tu disais ?
C.E. : La science-fiction est un langage.
P.G. : Si je te suis bien, et arrête-moi si je me trompe, tu ne fais que résumer les travaux des universitaires qui, comme Irène Langlet –
elle aussi présente à la convention– dans son ouvrage La science-fiction. Lecture et poétique d’un genre littéraire, ou Art Evans (que nous avons rencontré à la Convention mondiale de Montréal),
directeur d’un laboratoire d’études sur la littérature de science-fiction, à l’Université de l’Indiana, qui publie trois fois par an Science Fiction Studies, consacrent leurs recherches à la
science-fiction et y voient en effet ce tissu de signes, de codes, de structures récurrentes qui en font un langage.
C.E. : Tu as du Paracétamol ?
P.G. : Dans la boîte à gants. Mais par langage, tu entends une toile d’aragne de textes ?
C.E. : Plutôt quelque chose qui sert à raconter des histoires.
P.G. : C’est limite chelou, ton truc. Comment on fait ?
C.E. : La question semble stupide tant elle relève de l’évidence – tout le monde sait ce qu’est une histoire, mais elles semblent si
dissemblables les unes des autres qu’on oublie qu’elles obéissent toutes à quelques principes simples et essentiels.
P.G. : Bordel, tiens le volant, faut que je prenne des notes.
C.E. : En toute chose, il y a un début et une fin.
P.G. : Et ça serait outrepasser ta pensée que de supposer aussi un milieu ?
C.E. : Tu es bien celui que j’attendais. Le principe est valable pour toutes les histoires.
P.G. : Attends, attends, on va partir de deux. Nous trouvons ici deux récits très différents, mais qui l’un et l’autre, en conduisant le
lecteur à ajuster son regard à celui des personnages – et j’utiliserais volontiers le mot « caractères » qui n’est un anglicisme que pour ceux qui ignorent La Bruyère – nous emmènent
dans leur univers, étrange, chaotique, dans le cas des boucles temporelles de Stanchfield, mélancolique, grave et tellement humain pour celui de Caselberg.
C.E. : Finalement, je vais me taper la plaquette.
P.G. : Mais qu’est-ce qu’expose une histoire ?
C.E. : Une situation. On ne peut pas raconter d’histoire où il ne se passe strictement rien.
P.G. : Tu rigoles ? Faut que je te file un exemplaire de ma rev…
C.E. : Non, fils. Il est dramatique pour le récit de développer une intrigue qui ne connaîtra pas de résolution. »
Vas-y Frankie, c’est bon,
Vas-y Frankie, c’est bon, bon, bon !
*** fin de l’enregistrement ***
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